Le vert arctique

« Vert » est un mot. Il est traduisible en toutes sortes de langues, même en Inuktitut, une des quatre langues Inuit. Retenez bien car cela pourrait vous être utile: vert se dit qorsuk en Inuktitut. Ainsi, même si au delà du cercle polaire le vert est rare, les gens de là-bas ont un mot pour en parler, et il semble tout-à-fait possible de le traduire en béarnais (« verd ») si besoin est. On suppose d’emblée qu’il s’agit d’un même objet, du même vert.
Nous parlons souvent de lumière. Nous parlons souvent de couleur. Nous parlons du vert, et cela avec beaucoup de confiance. Nous croyons en lui comme s’il s’agissait d’une notion parfaitement définie, absolue, évidente. Mais c’est loin d’être aussi simple. Notamment, parce que la lumière est une information riche, très riche, d’une richesse incommensurable, d’une richesse qui ne se laisse pas enfermer dans un si petit mot.

Le spectre ou la richesse de l’information lumineuse

La lumière n’est pas une sorte de fluide étiqueté vert bleu ou rouge. C’est plutôt une douche de petits grains appelés photons et chacun caractérisé par un niveau énergétique propre. Imaginez chaque petit grain avec une étiquette sur laquelle est écrit un nombre, son niveau d’énergie.
– Alors, pour décrire complétement telle ou telle lumière, il faudrait décrire les niveaux d’énergie de chacun de ses photons ? C’est un sacré boulot !
– Oui, c’est un sacré boulot. On se contente de donner les proportions de photons pour chaque niveau d’énergie en traçant une courbe, un peu comme on trace une pyramide des âges pour décrire la distribution en âge des membres d’une population. Et on appelle cela le spectre d’une lumière.

Une plante sur la banquise
Le spectre Lumineux

Le spectre saucissonné en trois tronçons

« Voir », ce serait ainsi connaitre les spectres lumineux en chaque point d’une image. Cela ferait beaucoup – beaucoup trop d’informations.
Ainsi, plutôt que de percevoir un spectre lumineux entier ce qui nécessiterait que l’on donne un infinité de valeurs numériques, on utilise, nous les humains, une petite astuce. Nous possédons trois types de cellules « cône » sur notre rétine, les rouges, les vertes et les bleues. Chaque type s’intéresse à un tronçon du spectre lumineux (correspondant au rouge au vert et au bleu.) Chacune mesure la quantité de photons appartenant à son tronçon arrivant sur elle. Ainsi, pour décrire une lumière, plutôt que de connaitre entièrement son spectre, on se contente de donner trois nombres, la part de rouge, de vert et de bleu, qu’elle contient.
Attention, ces cellules en cône n’ont pas été fabriquées pour détecter le rouge, le vert et le bleu. C’est le contraire, c’est nous qui avons nommé « rouge », « vert » et « bleu » les lumières aptes à stimuler de façon distinctes nos cellules en cône.

Ainsi, si ces cellules s’intéressaient à d’autres tronçons du spectre lumineux, nous aurions des définitions toutes autres de nos couleurs fondamentales. Et si nous avions 5 types différents de cellules cônes, nous aurions 5 couleurs fondamentales, et on l’enseignerait au collège comme une vérité absolue …

Cellules cône et perception des couleurs

Visions alternatives et détecteurs d’urine

Ainsi, certains animaux n’ont que deux types de cellules cônes, d’autres en ont quatre. Le faucon entre autres est capable de voir les ultra violets, et cela lui sert à détecter les traces d’urine de ses proies qui courent dans l’herbe. Ainsi pour lui, il y a le vert avec ou sans pisse de souris. Et ce sont deux couleurs radicalement différentes, en sensation et en augure.
Pire, certains humains seraient dotés de cônes spécialisé dans la captation de l’orange. Nul doute que ces derniers, comme les faucons, ont une perception différente de la mienne.
Bien sûr, cela ne se voit pas forcement car nous apprenons tous que le vert est la couleur du gazon. Le mot peut passer inaperçu dans les conversations pendant des décennies sans qu’il n’y ait d’occasion de détecter une particularité dans la perception du sujet. Il faut pour cela une situation particulière ou un test particulier.

Et puis quoi encore ? … la polarisation

Ainsi, le sens du mot vert n’est pas aussi objectif et universel qu’on le croit souvent.
J’en rajoute une couche :
Les photons ne sont pas caractérisés que par leur niveau d’énergie. Il le sont aussi par un truc que l’on appelle le « spin » et qui définit la polarité de la lumière. Certains animaux sont capables de percevoir dans leur vision, des informations relatives à la polarisation de la lumière, comme par exemple le pigeon ou la crevette-mante. Je vous laisse imaginer ce que cela peut donner ? Non. Car vous et moi en sommes bien incapables. Mais les pigeons, tout comme nous, sont sûrement convaincus que leurs « couleurs » sont universelles.
Enfin, le diaporama que vous voyez en haut de cette page est constitué de deux images dont les photons on été filtrés différemment en fonction de leur polarisation. Dans un cas, cela surprime quasiment les reflets. Vous voyez que ce n’est pas un détail.

Conclusion

Je vous invite donc à mesurer humblement la subjectivité de votre vision. Celle-ci a émergé au cours de l’évolution, stimulé par les avantages qu’elle offrait, et elle a pris une forme très particulière. Ainsi, si vous différenciez aussi bien ce que vous appelez le rouge de ce que vous appelez le vert, c’est peut-être parce que cela vous aide à trouver les fraises. Et si les fraises sont « rouges » c’est aussi parce qu’elles ont envie d’être trouvées par vous et vos cousins (mangées par eux, puis disséminées pour que les graines qu’elles contiennent poussent çà et là). Les photons, à l’origine, ne portent pas de noms de couleurs …
Pour accentuer encore votre malaise (c’est mon bon plaisir), je vous dirais qu’il en va de même pour la plupart de vos perceptions et conceptions. Exemple : vous croyez en la ligne droite ? Erreur, d’après les physiciens, nous vivons dans un espace-temps boursoufflé par la gravité, ici, la rectitude n’existe pas … autant essayer de dessiner une droite à la surface d’un ballon baudruche.
Si vous tenez absolument à croire en quelque chose, choisissez bien.

Un commentaire

  1. Un commentaire pertinent (envoyé par mail) de mon ami Tristan :
    « Le fait d’etre « homnivore » nous a aide a percevoir un gamme assez large de couleurs (contrairement au chat, vache et chiens qui semble t-il voient en noir et blanc).
    J’ajouterais que les araignées se camouflent pour certains insectes qui eux confondent ces dernières avec les pétales ou autres parties des fleurs… alors nous, on voit bien la différence.
    J’irai même jusqu’à mentionner la vision infra-rouge des serpents qui cartographient l’espace avec la chaleur… donc infra-rouges. Mais vu que la langue est plus adaptée pour ca, ils complètent leur cartographie des couleurs par un scan avec la langue… le tout reconstitue dans le cerveau donne une très bonne image, ‘j’imagine’…
    Idem pour les dauphins et chauve-souris: après tout leur vision est enrichie par un scan supplémentaire qui finalement doit être une forme de « couleur » dans leur vision…
    Tu peux aussi développer sur la propension de certaines personnes a mélanger les couleurs avec les autres concepts: la proximité des zones du cerveau et le flou entre ces régions crée des effets secondaires de mélange des concepts/sens avec les couleurs… Les grands compositeurs et autres chercheurs/créateurs on souvent ces talents de Kinesthésie. »

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